Association des communicateurs scientifiques 
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La bourse Fernand-Seguin
Marie-Pier Élie
prix spécial du jury de la bourse en 1998
Elle remercie... les coquerelles! 
"Je remercie les coquerelles, qui m'ont permis de gagner ce prix, même si elles m'ont fait hurler. Pourtant, il est intéressant de décrire l'horreur." 
Voilà, cela donne une idée du caractère de Marie-Pier. Et si vous ne saisissez pas encore très bien sa personnalité, sachez qu'elle a profité de son discours d'acceptation pour... se remercier elle-même d'avoir osé poser sa candidature! Elle se définit comme une passionnée, chavirée par la science. 
Elle a 22 ans et un baccalauréat en communication de l'UQAM. 

Voici donc le texte qui lui a valu son prix:

Avis aux futurs candidats au concours: Quoique excellent pour une journaliste débutante, le texte qui suit n'est pas en tout point un modèle pour ceux et celles qui voudraient bénéficier de la bourse Fernand-Séguin. Il est préférable de s'inspirer de textes rédigés par des journalistes chevronnés.
Blattitudes (ou portrait d’un paria)
" $*?&%/... " 

Trop tard! Le temps de prononcer ces quelques insanités en apercevant l'indésirable, celui-ci est déjà bien à l'abri, parfois dans une fissure aussi étroite que 1,6mm (l’épaisseur d'un 25 cents). La blatte, familièrement appelée coquerelle ou cafard ou cancrelat, selon l'humeur du moment, a des réflexes qui n’ont d’égal que le profond dégoût qu'elle inspire à l'humain. Et si ce dégoût plus ou moins justifié fait faire des fortunes aux exterminateurs, il stimule aussi l'imaginaire, au point de faire de la cucaracha non seulement l'inspiratrice d'un chanson ringarde, mais aussi le symbole de la déchéance humaine: dans La Métamorphose, l’écrivain Franz Kafka transforme son héros Gregor en un énorme cancrelat afin d'illustrer sa piètre condition. Pourtant, depuis des centaines de millions d’années, la blatte est loin d’être en piètre état. En réalité, Kafka n'y était pas du tout: du point de vue biologique, cet insecte représente beaucoup mieux la résistance que la déchéance, et il a toutes les raisons du monde de susciter l’admiration, bien avant la répulsion. 

Tout comme le criquet, le grillon et l’élégante sauterelle, la blatte fait partie de l’ordre des orthoptères. À proprement parler, le mot coquerelle (ou blatte, ou cafard...) ne veut rien dire, ou à tout le moins, manque-t-il énormément de précision: il existe à travers le monde de quatre à cinq mille espèces --et probablement autant qui ne sont pas encore découvertes. Nos si chaleureuses habitations n’hébergent toutefois que quatre d'entre elles: blatella germanica, periplaneta americana, blatta orientalis et supella longipalpa, la toute dernière à avoir immigré sous nos latitudes, il y a à peine un siècle. Ces termes sont tous composés de deux mots: le premier désignant le genre, le second l’espèce. Ainsi, la blatte la plus répandue, celle qui représente 90% des infestations est de genre blatella, d’espèce germanica. Et elle n'a, contrairement à ce qu'on croit fréquemment, aucun sang germanique. Comme la plupart de ses congénères, elle vient d'Afrique de l'Ouest. D'ailleurs, les Allemands eux-mêmes la surnomment, probablement par dépit, blatte hollandaise... 

L'homme moderne est " âgé " d'environ 50 000 ans. La blatte, de 400 millions d’années. On peut alors mieux comprendre pourquoi elle ne nous laisse pas la déloger aussi facilement.. Descendante directe des apterygotes, une sous-classe d'insectes primitifs dépourvus d'ailes, la blatte a fait son apparition à l'époque silurienne, pour connaître son heure de gloire à l'âge carbonifère. Age de chaleur torride, d’humidité étouffante... parfait pour elle, à un point tel que certaines espèces auraient mesuré jusqu’à 60 centimètres, fossiles à l'appui. " Le problème, c'est que l'homme a créé des conditions en tous points semblables à celles de l’époque; elles ont alors pu exploiter cette nouvelle niche écologique" , affirme André Payette, entomologiste à l'Insectarium de Montréal. Autrement dit, nos immeubles surchauffés, nos doubles plafonds, nos sous-sols isolés et nos systèmes de tuyauterie complexes font le bonheur de ces inoffensifs décomposeurs de matière organique qui deviennent alors si envahissants. 

Au XVIe siècle, une blatte ambitieuse qui désirait coloniser la terre, partir en croisade ou tout simplement voir du pays n'avait pas l'embarras du choix: elle avait beau savoir nager (eh oui...), l’étendue des océans et leur concentration en sel aurait eu (et aurait encore) un effet dissuasif même sur le plus spécialisé des insectes nageurs. Elle devait donc faire comme l'humain, avec lequel elle avait déjà développé de solides liens d’amitié, à sens unique il va sans dire: s'embarquer pour l'inconnu à bord des navires en bois de l’époque. Et c'est ce qu'elle fit. Les plus anciennes observations manuscrites de la blatte sont celles qu'on a retrouvées dans les récits de voyage de célèbres navigateurs. Entre autres, ceux du corsaire anglais Sir Francis Drake, reconnu pour ses luttes victorieuses contre les Espagnols, mentionnaient que l'un des navires capturés débordait de passagers pour le moins clandestins... Ne reculant devant aucun des progrès de l'humain (après tout, c'est lui qui lui a donné ces merveilleux systèmes de chauffage central), la blatte a aujourd'hui adopté le transport aérien, au moins vingt espèces d'entre elles ayant été trouvées sur des avions qui ont atterri un peu partout dans le monde. 

Les prochaines visées expansionnistes de la blatte ne pourraient maintenant être assouvies que par la conquête de l’espace puisqu’il n’y a plus un seul endroit où elle ne soit pas présente sur notre petite planète (même au pole nord et au pole sud, où elle emménage avec joie chez les humains qui l’empêcheront de geler). Mais attention! Jamais deux espèces au même endroit. Peut-être ces quelque 400 millions d’années d’expérience lui ont-elles légué cette faculté de se partager méticuleusement les différents segments du marché sans s’embêter mutuellement (de quoi inspirer bien des humains...). Avec le temps, chacune a trouvé son exacte niche écologique: blatella germanica ne jure pratiquement que par les cuisines et les salles de bain, sa légèreté lui conférant un penchant naturel pour les étages élevés, periplaneta americana préfère de loin l’humidité des sous-sols, étant de toute façon trop lourde pour escalader les murs, blatta orientalis raffole des tuyauteries et des égouts, tandis que supella longipalpa, la dernière arrivée, la mieux adaptée (elle est la seule à pouvoir marcher sur les plafonds), se contente des endroits qui restent puisqu'on peut la retrouver à peu près partout. 

Outre des affinités purement calorifiques, la blatte présente de nombreuses similitudes avec l’être humain, anatomiquement parlant. Car si elle mange pratiquement de tout, du papier aux cheveux, en passant par la nourriture pour animaux, la bière, la terre de nos plantes et les graisses diverses, elle a besoin d'un solide système digestif afin d'extraire les éléments nutritifs essentiels à sa survie. Point de départ, la bouche. Celle de la blatte bouge de gauche à droite et non de bas en haut comme la notre. À la place des dents, de puissantes mandibules sont aidées dans leur travail par des glandes salivaires ayant sensiblement la même fonction que les nôtres. Un tout petit mais non moins efficace œsophage achemine ensuite la nourriture jusqu’à un gésier qui donne une seconde chance aux aliments qui n’auraient pas été suffisamment " mastiqués ". Puis, un intestin veille à l'absorption des nutriments et, finalement, un colon et un rectum parachèvent le travail digestif. 

Quoi d'autre? Des yeux à nous faire pâlir d'envie, puisqu'ils sont constitués d’au moins 2000 facettes chacun. Celles-ci permettent à la blatte de bien voir ce qui se passe tout autour d'elle, à l'exception de la lumière rouge qu'elle est incapable de percevoir, comme la plupart des insectes. En revanche, elle voit très bien l'ultraviolet. Si coquette soit-elle lors de l'accouplement, s’imprégnant d'une enivrante odeur de phéromone, cette chère coquerelle n'irait jamais jusqu’à raser ses jambes velues puisque ce sont précisément ces poils qui la dotent d'un sens tactile à toute épreuve. En prime, deux puissants détecteurs de mouvement, les cerques, petits poils situes à l’extrémité arrière de l'abdomen qui, à la moindre vibration suspecte, font courir l'insecte (un tantinet paranoïaque, il va sans dire) dans la direction opposée. Les antennes se chargent quant à elles de l'odorat, un autre sens extrêmement développé chez la blatte et dont l'utilité est indéniable en matière de reproduction. 

Un peu de gras (la substance blanche qui jaillit lorsqu'on l’écrase...) pour emmagasiner l’énergie et l’aider à enlever toute toxicité aux insecticides, un squelette situé à l’extérieur de son corps, dont elle se débarrassera au moins six fois dans sa vie, des petits trous qui font office de poumons, des reins ayant l'aspect de petits serpents grouillants pour garder bien propre le sang d'un blanc verdâtre qui circule grâce à un cœur en forme de tube... et voilà pour les principaux constituants de toute blatte. Oh!…et un cerveau! Dont on peut l'amputer sans conséquence trop grave à court terme (bonne chance à qui veut essayer...). Vernon Vickery, docteur émérite au Lyman Entomological Museum de l’université McGill et passionné d'orthoptères depuis 70 ans, confirme cette étrange particularité: "  Le cerveau d'un insecte ne contrôle pas toutes ses fonctions vitales comme c'est le cas pour les autres animaux. I1 y a un cerveau dans la tête et aussi un dans la partie ventrale, en plus d'une série de ganglions, de la tête à la queue, qui contrôlent chacun des segments particuliers. " Ainsi, une pauvre blatte décapitée ne mourrait qu'au bout d'une semaine ou même plus... de soif (car même un insecte aussi débrouillard a besoin d'une bouche pour boire! 

La prolifération d'un insecte est directement proportionnelle à ses aptitudes procréatrices. Aucun problème pour la blatte: les mâles sont libidineux à souhait et les femelles, on ne peut plus aguichantes. Leur arme la plus puissante? La phéromone, substance volatile principalement composée de propionate de dimethylisopropylidene. Le terme est complexe, mais le message chimique qu'il transporte est quant à lui très simple: femelle cherche géniteur. Captée par les antennes du mâle, l'odeur de phéromone le pousse à entreprendre une cour sérieuse, les ailes relevées et battantes, les segments postérieurs de son abdomen se faisant de plus en plus saillants à l'approche de la femelle. I1 se glisse galamment sous elle, jusqu’à ce que la connexion se fasse entre leurs appendices sexuels, se déplaçant ensuite pour qu'ils soient bout à bout dans une position linéaire. I1 dépose finalement la spermatophore dans la douce. Cette enveloppe contient, on l'aura deviné, les spermatozoïdes. Le tout dure de 2 à 3 heures pour la blatte germanique. Veinarde, la vilaine... 

Même en laboratoire, on n'a pu observer de périodicité dans la fréquence des rapports, qui n'est peut-être dictée que par l'envie, d'autant plus qu'une seule relation sexuelle peut suffire pour garder une femelle fertile toute sa vie (elle conserve le sperme en elle), mais que ses penchants épicuriens la poussent néanmoins à s'accoupler à quelques reprises. " Et certaines femelles n'ont même pas besoin d'un mâle pour se reproduire ", ricane Vernon Vickery. I1 blague? Non. "  C'est ce qu'on appelle parthénogenèse: les femelles produisent des chromosomes en nombre diploïde plutôt qu’haploïde ", poursuit-il. Essentiellement, cela signifie que leurs cellules reproductrices, plutôt que de contenir les 23 chromosomes habituels, appelés à fusionner avec les 23 chromosomes d'une cellule reproductrice mâle (exactement comme le font l'ovule et le spermatozoïde humain), en contiennent déjà 46. Évidemment, tous les rejetons issus de cet étrange mode de reproduction seront des femelles, qui demeureront très souvent au stade embryonnaire, sans jamais éclore. 

Les blattes qui vivent sous nos toits préfèrent de toute façon nettement les joies de l'accouplement traditionnel, seulement quelques œufs issus d'une parthénogenèse ayant été obtenus en laboratoire chez periplaneta americana et, encore plus rarement, chez blatella germanica. Par opposition, une ponte contient habituellement à elle seule une trentaine d’œufs, ce chiffre variant énormément selon la saison, la température, l’humidité et la population. Ces œufs sont soigneusement " emballés " dans une pochette appelée oothèque, que la femelle garde accrochée à son abdomen jusqu'à lui trouver un endroit ou elle pourra l'abandonner: derrière la tapisserie, sous un tapis... là où ils pourront se développer en toute sécurité. Encore plus mère poule que toutes les autres, blatella germanica transportera l'oothèque avec elle jusqu’à ce que ses bébés soient prêts à sortir. 

Un mois plus tard, l’éclosion dure aussi longtemps que la conception: il faut plusieurs heures au jeune pour faire éclater l’œuf en avalant de l'air, ce qui a pour effet de doubler son volume, et faire céder la membrane. Durant quelques mois, toujours selon l’espèce, la blatte passera par six stades nymphaux qui la verront grandir, s’élargir et, surtout, lui donneront les ailes qu'elle n'a pas à la naissance. La mue qui lui permet d’accéder au stade suivant est imminente lorsque ses yeux noirs et brillants deviennent ternes, puis bleus, recouverts d'une enveloppe opaque: le volume de son sang augmente, elle libère sa tête et son thorax, puis son abdomen... tous blancs pendant encore quelques heures. Si elle libère l'abdomen en premier, elle meurt, le taux de mortalité atteignant tout de même 40% lors de la dernière mue, celle qui marque le passage définitif de la nymphe à l'adulte... qui, de 2 à 5 jours plus tard, ira perpétuer l’espèce à son tour. 

D'accord, on la connaît maintenant un peu mieux. D'accord, on n'a pas d'autre choix que de s'incliner devant l'incarnation même de la résistance et de l’adaptabilité. Mais est-on pour autant prêts à réprimer les hurlements qui nous montent inévitablement à la gorge lorsqu’on aperçoit une blatte agiter malicieusement ses antennes et se faufiler pernicieusement dans des espaces si étroits qu'on en ignorait jusque la l'existence? Plus simplement, la blatte est-elle un insecte nuisible? Les avis divergent... 

" Les blattes se reproduisent plus vite que les autres insectes ", affirme Brigitte Chesnel, exterminatrice . 
" Non, les blattes ne se reproduisent pas plus vite que les autres insectes, seulement, elles n’ont pas de prédateurs dans nos maisons, qui leur fournissent toutes les conditions essentielles (à la prolifération) ", réplique Vernon Vickery. 

    Ah bon... c'est bien parti!
" C’est un insecte très malpropre, qui va déposer ses excréments partout, ce qui va rendre les gens malades. Plusieurs personnes, par exemple, ont la diarrhée, sans même se douter que c’est à cause des coquerelles ", rétorque Brigitte Chesnel. " Elles ne sont pas nécessairement un signe de malpropreté: personne n'a jamais été malade à cause des coquerelles, du moins n'a-t-on jamais réussi à prouver une telle chose ", précise André Payette. 

En réalité, oui, les blattes peuvent transporter 4 lignées du virus de la poliomyélite, en plus de 40 espèces de bactéries pathogènes (si elle les a rencontrés en chemin)... sauf qu'on n'a jamais réussi à prouver qu'elles pouvaient se transmettre à l'humain de façon indubitable. 

" Les gens ont de drôles de réactions face aux blattes, aux araignées et à plusieurs autres insectes: c’est la nature humaine, tu ne sais pas c'est quoi, tu paniques et tu marches dessus... Je trouve personnellement que les exterminateurs abusent de cette hystérie collective à propos des coquerelles pour en faire beaucoup plus que nécessaire... ", (I1 est vrai que l’extermination des blattes représente de 40 à 60% du chiffre d’affaires des entreprises interrogées...) 
" Comme dans n'importe quel métier, il peut y avoir des abus de la part d’exterminateurs sans scrupules. L’important pour le client, c'est de toujours agir le moins possible sur le coup de la panique ", conclut Brigitte Chesnel. 

Impossible, donc, de tirer des conclusions immuables au chapitre de la nuisance de nos commensaux (ou de nos parasites, c'est selon). Dans ce cas, qui de mieux placé que l'auteur de La Métamorphose pour inspirer le mot de la fin: 

    "Une seule chose, ton dégoût de toi-même, te rend plus riche que le cloporte, qui est couché sous la vieille pierre et qui veille."  Franz Kafka, à propos de lui-même, dans son Journal. 
 
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